Pour sa toute première exposition personnelle en Italie, Roméo Mivekannin investit la Collection Maramotti avec Black Mirror, un projet dense et introspectif, mêlant mémoire intime, récits historiques et références picturales majeures. Artiste franco-béninois né en Côte d’Ivoire, Mivekannin s’empare du médium pictural pour interroger la représentation du corps noir, les héritages coloniaux et la place des récits non occidentaux dans l’histoire de l’art. En dialogue étroit avec l’Italie – tant par ses maîtres anciens que par l’engagement politique de certaines régions – cette exposition marque une nouvelle étape dans son travail de relecture et de réappropriation iconographique, tout en introduisant une expérimentation inédite autour du velours noir comme support. Rencontre avec un artiste en quête de mémoire et d’image juste.
Contexte de l’exposition et processus créatif
The Art Momentum : Cette exposition est ta première en Italie. Pour ce corpus d’une vingtaine de nouvelles œuvres, comment as-tu articulé ton processus créatif entre ce contexte particulier de la Collection Maramotti, les impressions de tes voyages en Émilie-Romagne et tes références personnelles ?
Roméo Mivekannin : J’ai abordé l’exposition comme une manière de réaliser un portrait chinois de moi-même à travers les références artistiques qui ont façonné mon regard et marqué mon parcours. Il se trouve que beaucoup de ces expériences et références sont très liées à l’Italie et à la culture italienne, cela a été mon point de départ. Par la suite j’ai pu découvrir des aspects de Reggio Emilia et de la région, qui m’ont beaucoup marqué, par exemple le passé très engagé de la région dans le combat contre l’apartheid en Afrique du Sud.
TAM : Le titre de ce nouveau corpus est Black Mirror : quand on connaît l’importance de l’autoportrait dans ton travail, j’ai envie de t’entendre sur le lien que tu entretiens avec ces incarnations multiples de toi-même qui apparaissent parfois sur des figures historiques et parfois anonymes ? Un peu comme des masques physiques ou symboliques…
Roméo Mivekannin : Ce travail d’autoportrait est un peu un memento mori. C’est aussi une recherche, je crois que si je comprenais l’intégralité de ce que ce travail d’autoportrait implique pour moi-même, je ne serais pas dans cette recherche, c’est une démarche ambiguë, un work in progress. Les figures anonymes que je représente / j’incarne sont en servitude, elles sont dominées, en leur donnant mon visage, je joue comme un rôle dans une pièce de théâtre, je ne suis qu’un transfert par lequel l’image arrive. J’essaie de ne pas maîtriser complètement ce processus afin de laisser émerger aussi beaucoup de choses.
« C’est un peu un memento mori. Les figures que j’incarne sont en servitude. En leur donnant mon visage, je joue un rôle. » – Roméo Mivekannin
Approche plastique et références artistiques
TAM : Le velours noir est un matériau inédit dans ta pratique, qui semble faire écho à un travail de Julian Schnabel. Qu’est-ce qui t’a conduit à ce choix de support ? Comment as-tu exploré ses propriétés absorbantes et en quoi son utilisation a-t-elle transformé ton approche de la lumière et de la surface picturale, par exemple ?
Roméo Mivekannin : J’ai utilisé le velours en réponse à la collection, au lieu et aux œuvres, en écho, afin de rencontrer en conversation avec ce lieu, les œuvres et les personnes qui y évoluent. Je suis fasciné par le velours qui ne rejette qu’une partie de la lumière, il l’absorbe sans la restituer, c’est intéressant pour moi de manière conceptuelle et aussi esthétique. J’ai découvert une partie des propriétés du velours en expérimentant, car l’expérimentation est une partie très importante de mon processus créatif. C’est un matériau qui était très difficile à aborder mais qui a révélé des propriétés magnifiques. C’est aussi un matériau qui est fait pour être porté, j’ai trouvé ça intéressant car cela s’inscrit en continuité de mes œuvres peintes sur des draps.
TAM : Dans cette exposition, on retrouve des références à Masaccio et Caravaggio, deux peintres exceptionnels qui ont révolutionné l’art à leur époque respective. Pour ma part, je suis profondément impressionnée par les œuvres du Caravage, mais ton interprétation du tableau D’après Le Crucifiement de Saint Pierre, Le Caravage (1600) 2024 est particulièrement saisissante…
Roméo Mivekannin : Ça fait longtemps que je travaille sur le Caravage, c’est une démarche qui demande du temps et de l’apprentissage pour réussir à se confronter à un tel artiste. C’ est un peu un compagnon de route pour moi. Sa peinture conserve pour toujours une forme de mystère, et qui parle au monde entier, c’est un aspect qui me touche. La représentation de la condition humaine à travers ses œuvres est quelque chose qui m’intéresse particulièrement. Mon autoportrait se constitue aussi à travers ces références qui me traversent. Quand je choisis de créer un écho au Crucifiement de Saint Pierre, j’ai en tête que Pasolini s’en est aussi inspiré, et ce qui m’intéresse c’est de m’inscrire dans ce jeu de référence, et illustrer qu’une image parle d’une autre image, qu’en tant que créateur on se situe toujours dans une transition, une circulation. Toutes les images du Caravage se retrouvent dans la cinématographie de Pasolini.
TAM : À propos de masque, il y a un élément qui interpelle tout de suite dans tes œuvres, c’est ta façon de regarder frontalement le spectateur, un regard perçant. Pourquoi cette confrontation visuelle presque dérangeante ?
Roméo Mivekannin : C’est un vis-à-vis, un échange. Je veux entrer en conversation avec celui ou celle qui regarde. Je ne veux pas que cela soit une relation passive.
Mémoires, récits et représentations
TAM : De la Conciergerie au Louvre Lens, en passant par le Louvre Abu Dhabi, où tu présentes une œuvre représentant le roi Béhanzin, à la Collection Maramotti, tu poursuis cette exploration des mécanismes de construction, de fragmentation et de réinterprétation des mémoires, notamment celles liées à l’esclavage et à la colonisation. C’est intéressant de voir comment tu intègres des récits ancestraux africains dans tes créations, et de quelle manière ils entrent en résonance avec l’histoire de l’art occidental. Comment les choisis-tu ?
Roméo Mivekannin : Je ne les choisis pas, souvent je dis que ce sont les peintures qui me choisissent. Ce sont des sujets auxquels je ne peux pas échapper. Je collecte les images, puis il y a un temps où je rumine cette image, il y a parfois des éléments qui reviennent sans cesse et qui s’imposent et à ce moment-là, quand je ne peux plus y échapper, je travaille alors à créer une nouvelle œuvre. Les récits ancestraux africains sont en moi, ils font partie de moi, ils émergent tous seuls dans mes œuvres. Ce qui m’intéresse profondément, c’est comment ces récits et ces images racontent ensemble la condition humaine. Je cherche à faire le lien, à rapprocher, pas à séparer.
TAM : Cette démarche s’accompagne d’une réflexion plus large sur la représentation du corps noir dans l’histoire de l’art occidental, figure largement marginalisé. De quelle manière envisages-tu cette question de la représentation et de son rôle dans la relecture des récits visuels ?
Roméo Mivekannin : La question de la représentation des personnes noires dans l’art occidental a été centrale dans la construction de la psyché occidentale et mondiale. Aujourd’hui cette manière de représenter les personnes noires dans l’art et dans l’iconographie de manière générale (la photographie) continue de façonner le regard contemporain à travers les œuvres et les images, c’est une dynamique que je questionne, j’essaie d’apporter ma pierre dans une discussion globale. C’est aussi au regardeur de terminer le travail, l’œuvre se termine dans l’œil de celui qui regarde. J’essaie de faire une œuvre qui ne soit pas hermétique. Le temps nous dira si mon travail aura eu un impact.
TAM : Tu es né en Côte d’Ivoire, mais ton travail dialogue aussi avec l’histoire du Dahomey, notamment à travers la figure du roi Béhanzin. Peux-tu nous parler de ton lien avec le Bénin, et comment vois-tu les enjeux et les dynamiques des processus de restitution des biens culturels ?
Roméo Mivekannin : C’est une affaire politique, il y a beaucoup de rhétorique, cela ne me concerne pas trop dans ce sens-là. C’est un sujet qui cache beaucoup de mal-être et de problèmes qui sont autres. L’histoire du monde est faite de migrations, de circulation et aussi de spoliations. Je milite pour une circulation des œuvres, des images, pour que la beauté appartienne à tous. Bien sûr les Béninois doivent avoir accès aux œuvres de leur peuple. Je ne sais pas dire aujourd’hui à qui ces œuvres appartiennent…
Roméo Mivekannin, D’après Jésus et les docteurs, Théodule Ribot (1879), 2024, acrilico su velluto nero / acrylic on black velvet, 200 x 140 cm . © Roméo Mivekannin, by SIAE 2025. Courtesy of the artist and Galerie Cecile Fakhoury (Abidjan, Dakar, Paris). Ph. Gregory Copitet
Résonances contemporaines et politiques
TAM : Dans le contexte politique et social actuel de l’Italie, penses-tu que le détournement des représentations préexistantes que tu opères peut, à travers l’espace d’une exposition ou d’un musée, lieu de résistance et de réappropriation par excellence, décentrer le regard, provoquer un glissement dans les perceptions, et peut-être même influencer l’évolution des mentalités ?
Roméo Mivekannin : Certainement cela va susciter des interrogations, des questions. Je pense que l’art participe à la vie de la cité, comme le théâtre. L’art ne peut pas changer le monde, un artiste ne peut pas changer le monde tout seul, mais il peut y contribuer…
TAM : À l’automne prochain, tu présenteras ton travail à Salvador de Bahia, une ville profondément imprégnée de mémoire afro-descendante, où l’histoire de l’esclavage reste omniprésente, et dont les liens historiques avec le Bénin sont particulièrement forts. Que signifie pour toi cette exposition dans un lieu aussi chargé de symboles et de résonances ?
Roméo Mivekannin : C’est extrêmement fort pour moi. J’ai une ancêtre qui a été vendue là-bas, Na Agontimé, elle était la mère adoptive de Ghézo, elle serait la fondatrice du candomblé là-bas. J’ai des grands-oncles qui y ont été ambassadeurs. Ce n’est pas un voyage anodin, c’est un retour à une des sources. Je sais qu’il va s’y passer des choses, c’est un moment que j’attends avec impatience et que je redoute en même temps.
Exposition ‘Black Mirror’ – Roméo Mivekannin – du 9 mars au 27 juillet 2025
Collezione Maramotti
Exposition ‘Correspondances’ – du 3 octobre au 21 mars 2026
Fondation H
Roméo Mivekannin sur Instagram : @romeomivekannin
Galerie Cécile Fakhoury
